S'associer pour reprendre et embarquer des actionnaires minoritaires
Reprendre une entreprise seul est un exercice difficile. Reprendre à deux — avec un associé qui n'est ni un ancien collègue ni un inconnu rencontré lors d'un afterwork, mais un membre de votre famille — ajoute une dimension supplémentaire : celle du capital relationnel qu'on ne veut surtout pas détruire.
Ce guide retrace l'expérience d'une association familiale (deux cousins) ayant abouti à la reprise d'une PME industrielle de 100 personnes et 12 millions d'euros de chiffre d'affaires, après un parcours de recherche de deux ans et demi. Il détaille la méthode d'alignement entre associés, le concept de "club des supporters", le financement avec des actionnaires minoritaires personnes physiques, et l'approche des 100 premiers jours.
Construire l'association avant de chercher la cible
Pourquoi l'alignement précède tout le reste
La tentation naturelle quand on envisage de reprendre à deux est de se lancer immédiatement dans la recherche de cibles. C'est une erreur. L'association entre deux personnes — même proches, même de la même famille — nécessite un travail d'exploration mutuelle qui doit précéder tout engagement concret.
Dans le cas étudié, les deux futurs associés ont consacré trois mois complets à modeler leur association, sans savoir s'ils partiraient ensemble au bout du processus. Trois mois pendant lesquels ils n'ont pas cherché une seule cible, mais se sont posés les questions fondamentales.
Les questions à explorer
Les questions qui structurent un travail d'alignement ne sont pas celles qu'on imagine. Ce ne sont pas des questions stratégiques ou financières. Ce sont des questions existentielles que, paradoxalement, on ne se pose jamais entre proches :
| Thème | Questions concrètes |
|---|---|
| Rapport au travail | C'est quoi pour toi "beaucoup travailler" ? Combien d'heures par semaine es-tu prêt à investir ? |
| Rapport à l'argent | C'est quoi pour toi "bien gagner ta vie" ? Quel train de vie minimum ? Quelle politique de rémunération et de dividendes ? |
| Rapport au temps libre | C'est quoi pour toi "avoir des congés" ? Combien de semaines ? Négociable ou non ? |
| Rapport au risque | Qu'es-tu prêt à risquer ? Ta plus-value immobilière ? Tes économies ? Une hypothèque ? |
| Vision du projet | Pourquoi entreprendre ? Pourquoi reprendre plutôt que créer ? Quel type d'entreprise ? Pour y faire quoi ? Sur quel horizon ? |
| Ambition | Stabiliser l'existant ? Doubler le chiffre d'affaires ? Construire un groupe ? |
La méthode : écrire, échanger, croiser
Le processus concret se déroule en plusieurs phases :
- Travail individuel : chaque associé potentiel complète un questionnaire de son côté, avec honnêteté et sans se censurer
- Transmission croisée : on échange les réponses et on en discute
- L'exercice miroir : après quelques semaines, on essaie de répondre à la place de l'autre — pour vérifier qu'on se comprend vraiment
- La confrontation : on compare les perceptions mutuelles et on identifie les écarts
Ce travail ne nécessite pas obligatoirement un coach, mais il est considérablement facilité par une culture du dialogue ouvert. Les associés qui ont un goût pour le développement personnel, qui savent se dévoiler et aller gratter dans le fond, ont un avantage naturel dans cet exercice.
Conseil : ne sous-estimez pas la dimension familiale. Quand on s'associe en famille, on met en jeu plus que de l'argent et du temps — on met en jeu l'entente familiale. Des exemples d'associations familiales qui cartonnent, il en existe beaucoup. Des exemples qui mènent à des drames, aussi. La qualité du travail d'alignement initial fait la différence.
Le club des supporters : un réseau informel puissant
Le concept
Plutôt que de constituer un advisory board formel, une approche originale consiste à créer un "club des supporters" : un groupe informel de personnalités inspirantes issues de votre entourage, réunies autour de votre projet.
Le pitch pour les recruter tient en une phrase : "Ça ne coûte pas cher et ça ne fait pas mal."
Les règles du club
Chaque membre accepte trois choses :
- Être tenu informé de l'avancée du projet via un carnet de bord partagé régulièrement
- Garder les yeux et les oreilles ouverts dans son propre écosystème pour capter des opportunités
- Être disponible pour répondre à une question ponctuelle sur une problématique identifiée dans une cible
La typologie des membres
Les membres du club ne sont pas choisis pour leur capacité financière. Ils sont choisis pour leur positionnement dans l'écosystème et leur capacité à apporter de l'intelligence au projet :
- Entourage familial élargi ayant une culture entrepreneuriale
- Entrepreneurs de la même génération
- Dirigeants en fin de carrière ayant bien réussi et déjà investisseurs
- Personnes rencontrant régulièrement des dirigeants dans leur activité
L'effet inattendu : le co-investissement
L'un des bénéfices non prévus du club des supporters est que certains membres, spontanément, proposent de co-investir dans le projet de reprise. Ce n'était pas l'objectif initial, mais c'est une conséquence logique : des personnes bien informées du projet, qui observent le sérieux de la démarche pendant des mois, finissent par vouloir y participer financièrement.
Cet effet a un double impact : il élargit l'enveloppe de fonds propres disponibles et, par conséquent, la taille des cibles accessibles.
Le parcours de recherche : accepter la durée
Les ordres de grandeur
Un parcours de recherche ayant abouti après deux ans et demi :
| Métrique | Volume |
|---|---|
| Durée totale de la recherche | 2 ans et demi |
| Rendez-vous réalisés (toutes catégories) | ~300 |
| Entreprises dans le fichier de ciblage | ~200 |
| Courriers envoyés (approche directe) | ~30 |
| Retours sur courriers | 2 (dont la reprise finale) |
| Mémos reçus (via intermédiaires) | ~30 |
| Entreprises visitées | ~20 |
| Offres formulées | 3 |
| Deals avortés après accord de principe | 2 |
| Reprise effective | 1 |
Les canaux mobilisés
Tous les canaux ont été activés simultanément :
- Mandat confié à un intermédiaire côté repreneur — c'est par là que la recherche a débuté
- Scanning de bases de données (type Diane ou Papers) avec des critères géographiques, sectoriels, économiques et d'âge du dirigeant
- Envoi de courriers personnalisés aux dirigeants identifiés — c'est ce canal qui a produit le deal final
- Rencontres fortuites lors de cocktails et manifestations professionnelles
- Formation CRA — à la fois pour l'apprentissage et pour l'accès au réseau
Le courrier qui a tout changé
Le canal le plus improbable a été le plus efficace. Un courrier envoyé dans les trois premières semaines de la recherche, adressé à un dirigeant de 52 ans — jugé trop jeune pour être cédant — a été conservé dans un tiroir pendant 18 mois. Quand le dirigeant a mûri sa réflexion et décidé de transmettre, c'est ce courrier qu'il a ressorti.
Enseignement : le travail que vous faites aujourd'hui peut porter ses fruits dans 18 mois. Un courrier bien rédigé, sincère et personnalisé, a une durée de vie bien supérieure à ce qu'on imagine. Ne négligez aucune piste sous prétexte que le timing ne semble pas bon.
Les deux deals avortés : l'épreuve la plus dure
Avant la reprise effective, deux accords de principe avaient été conclus avec des cédants — petit verre au restaurant, projection dans le projet, travail jour et nuit sur le modèle. Dans les deux cas, les cédants se sont rétractés après l'accord.
C'est une épreuve d'une violence émotionnelle sous-estimée. On y met une énergie considérable, on se projette, on commence à parler autour de soi, on grignote ses limites temporelles et financières — et tout s'effondre.
L'enseignement concret : soyez exigeant sur les signaux faibles qui trahissent un cédant pas vraiment prêt. Un cédant qui ne vous envoie pas un document promis dans les 48 heures n'est probablement pas un vrai cédant. Comme dans l'immobilier : si vous vendez votre appartement et qu'un acheteur demande le DPE, vous l'envoyez dans l'heure.
Financer la reprise avec des actionnaires minoritaires personnes physiques
Pourquoi cette option plutôt qu'un fonds
Quand les fonds propres des associés opérationnels ne suffisent pas à couvrir la taille de la cible, deux options se présentent :
| Option | Caractéristiques |
|---|---|
| Fonds d'investissement régional | Tickets minimum ~500 K€, reporting structuré, board formalisé, professionnel et efficace |
| Actionnaires minoritaires personnes physiques | Tickets variables, relation directe, format plus souple, alignement d'intérêt naturel |
Le choix du format "actionnaires personnes physiques" repose sur une logique relationnelle : ce sont des gens que vous connaissez, qui croient en votre projet parce qu'ils l'ont suivi de près, et dont l'objectif n'est pas de prendre les manettes.
L'architecture du financement
Le modèle retenu pour neuf associés minoritaires :
- Sur 100 investis par chaque actionnaire minoritaire : 15 % en capital de la holding et 85 % en compte courant bloqué
- Compte courant bloqué pendant huit ans (exigence bancaire courante)
- Les associés opérationnels restent majoritaires au capital de la holding qui détient 100 % des titres de la société cible
Ce format évite la complexité des obligations convertibles (OC, OCNC) qui, dans le cas de profils d'investisseurs proches n'ayant aucune intention de convertir pour reprendre le contrôle, apportent plus de complications juridiques que de valeur ajoutée.
La structure globale de la reprise
| Poste | Répartition |
|---|---|
| Fonds propres (associés opérationnels + 9 minoritaires) | 40 % du financement des titres |
| Dette bancaire (LBO classique) | 60 % du financement des titres |
| Immobilier | Financé séparément — ~8 % d'apport (frais notariés), reste en dette bancaire sur 12 ans, remboursé par les loyers |
Le choix de la prudence
Le ratio 40/60 est plus conservateur que ce que recommandent beaucoup de conseils, qui poussent à maximiser l'effet de levier pour optimiser le rendement. Le choix assumé ici a été de minimiser la tension financière sur l'entreprise, quitte à accepter une dilution plus importante. La priorité affichée : la survie d'abord, le développement ensuite.
Point de vigilance : ce modèle fonctionne dans des conditions spécifiques — des investisseurs que vous connaissez personnellement, qui comprennent le projet, qui acceptent un horizon long et qui n'ont aucune velléité de contrôle opérationnel. Ce n'est pas reproductible avec des investisseurs inconnus ou des profils financiers purs.
Les 100 premiers jours : la méthode d'immersion totale
Jour 1 : travailler la symbolique
Le premier jour n'est pas un jour comme les autres. C'est un acte fondateur qui imprime l'image du nouveau dirigeant dans l'esprit de tous les collaborateurs. Trois éléments symboliques ont été organisés :
- La transmission publique : le cédant réunit tout le monde et transmet physiquement un objet (clés, souris d'ordinateur, bouteille — peu importe l'objet, c'est le geste qui compte)
- L'installation immédiate dans le bureau de la direction — pas en salle de réunion en attendant que le cédant parte
- Un moment convivial (cocktail) pour marquer la transition dans un cadre détendu
Le discours de transparence
Le discours du premier jour pose les fondations de la relation avec les équipes. Son message central : "Depuis ce matin, nous sommes les actionnaires et les dirigeants de cette entreprise. Mais nous ne sommes pas encore les bons dirigeants pour cette entreprise. Devenir rapidement de bons dirigeants, c'est notre priorité."
Cette posture d'humilité assumée est puissante. Elle crédibilise les nouveaux dirigeants bien plus qu'un discours de certitude, et elle ouvre la porte à la collaboration avec les équipes historiques.
Les trois chantiers des 100 premiers jours
| Chantier | Méthode | Durée |
|---|---|---|
| Faire alliance avec les équipes | Entretiens individuels avec chacun des 100 salariés, à deux | 72 heures d'entretien entre juillet et octobre |
| Découvrir l'organisation | Immersions dans chaque service — calepin dans les bureaux, visseuse à la main dans l'atelier | Tout le semestre |
| Découvrir l'écosystème | Rencontres avec clients, fournisseurs, partenaires, institutionnels locaux (mairie, élus) | En parallèle |
Les 100 entretiens individuels : un investissement massif
Rencontrer individuellement chacun des 100 salariés est un investissement considérable — 72 heures d'entretien. C'est un choix qui peut sembler disproportionné, mais ses effets sont profonds :
- Chaque collaborateur se sent reconnu — beaucoup n'avaient jamais eu un entretien en tête-à-tête avec la direction
- Les repreneurs accumulent une connaissance fine de l'organisation réelle (pas celle de l'organigramme)
- Les tensions, les talents cachés et les frustrations remontent naturellement
- Le lien de confiance se construit dès le départ sur une base individuelle
L'immersion terrain : du bureau à l'atelier
L'immersion dans les services ne se limite pas à observer. Dans les bureaux, c'est le calepin sur les genoux, les questions sur les logiciels, les processus, les irritants. Dans l'atelier, c'est la tenue de travail, l'outil à la main, le travail côte à côte avec les équipes.
Cette double immersion — intellectuelle et physique — envoie un signal fort : les nouveaux dirigeants ne sont pas là pour piloter depuis une tour d'ivoire.
Les enseignements transversaux
Se préparer comme pour un ultra-trail
Le parcours de reprise est imprévisible dans sa durée. S'il dure quatre mois, tant mieux — vous passerez la ligne d'arrivée avec de l'énergie en réserve. S'il dure deux ans et demi, il faut avoir le souffle pour tenir.
Concrètement : préparez-vous mentalement et physiquement comme pour une épreuve longue. Ce n'est pas une métaphore — la fatigue, le doute et l'isolement sont des réalités physiologiques qui s'accumulent.
Impliquer le conjoint comme partie prenante
Le conjoint n'est pas un spectateur qu'on "convainc" pour avoir la paix. C'est un partenaire du projet avec qui on fixe ensemble les limites : financières (qu'est-on prêt à risquer ?), géographiques (quelle distance maximum ?), temporelles (combien de temps avant de réévaluer ?).
Si le conjoint n'est pas véritablement embarqué, la première difficulté sérieuse — et il y en aura — se transformera en crise conjugale en plus d'être une crise professionnelle.
Construire une relation directe avec le cédant
Les intermédiaires en cession jouent un rôle utile de structuration du processus. Mais ils ont aussi tendance à verrouiller la relation entre repreneur et cédant. Or, c'est avec le cédant que vous allez construire — pas avec l'intermédiaire.
Demandez le numéro de portable du cédant. Appelez-le directement quand c'est pertinent. Le premier rendez-vous n'est pas une négociation — c'est une rencontre humaine. Le cédant d'une PME familiale ne cherche pas un acheteur. Il cherche quelqu'un à qui il peut confier ce qu'il a construit.
Trouver son propre style
Il n'existe pas de recette pour reprendre une entreprise. Chaque association, chaque parcours, chaque deal est unique. L'important est d'identifier vos forces naturelles et de construire votre approche dessus :
- Si vous êtes communicant, faites des newsletters, créez un club des supporters, multipliez les rendez-vous
- Si vous êtes analytique, construisez des bases de données, scannez les cibles méthodiquement
- Si vous êtes relationnel, misez sur le réseautage et les recommandations
Le moindre effort pour vous, qui apporte le meilleur bénéfice — c'est votre style.
Aller plus loin
S'associer pour reprendre n'est pas un raccourci — c'est un projet dans le projet. L'alignement entre associés, la structuration du financement avec des minoritaires de confiance, et l'investissement massif dans les 100 premiers jours sont autant de chantiers qui demandent du temps, de l'énergie et de la méthode.
Mais les bénéfices sont à la hauteur : partager le poids des décisions, croiser les compétences, s'appuyer l'un sur l'autre dans les moments difficiles — et arriver au closing avec une équipe déjà soudée.
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