Mandat ad hoc et conciliation : deux leviers méconnus pour sécuriser une reprise d'entreprise
Quand on parle de reprise d'entreprise en difficulté, on pense immédiatement aux reprises à la barre du tribunal. Pourtant, il existe des outils bien plus discrets et souvent plus efficaces : le mandat ad hoc et la conciliation. Ces procédures amiables et confidentielles, prévues par le Code de commerce, permettent au repreneur de sécuriser son projet — que les difficultés soient découvertes pendant le processus d'acquisition ou qu'elles apparaissent après la reprise.
Ce guide s'appuie sur l'expérience d'un praticien des procédures amiables, ancien dirigeant d'une entreprise en difficulté ayant lui-même mis en œuvre mandat ad hoc et conciliation, aujourd'hui spécialisé dans l'accompagnement des entreprises confrontées à des difficultés.
Reprise d'entreprise en difficulté : deux moments critiques
Le repreneur peut être confronté aux difficultés de l'entreprise cible à deux moments distincts, et dans chaque cas, le mandat ad hoc et la conciliation apportent des réponses concrètes.
Cas 1 : les difficultés apparaissent pendant le processus de reprise
Vous êtes en phase de due diligence ou de négociation. Les bilans que vous avez analysés datent du 31 décembre, mais vous rencontrez le dirigeant six ou neuf mois plus tard. Entre-temps, la situation a évolué : baisse du chiffre d'affaires, dégradation de la rentabilité d'exploitation, tensions de trésorerie, voire conflits entre associés. Le contexte réel ne correspond pas aux documents initiaux — non par volonté de masquer, mais parce que la vie de l'entreprise a continué.
Cas 2 : les difficultés surviennent après la reprise
Vous avez repris, mais le scénario post-acquisition ne se déroule pas comme prévu. Le développement ne suit pas vos projections, les indicateurs se dégradent, la situation financière se tend. Le business plan sur lequel reposait votre acquisition ne se concrétise pas.
Point clé : dans les deux cas, ne détournez pas le regard. Beaucoup d'entreprises qui traversent des difficultés passagères sont des pépites qui méritent qu'on s'y intéresse. Le recours aux procédures amiables peut transformer une situation critique en opportunité maîtrisée.
Mandat ad hoc et conciliation : le cadre juridique
Deux dispositifs prévus par le Code de commerce
Le mandat ad hoc et la conciliation sont des procédures amiables et confidentielles distinctes des procédures collectives (sauvegarde, redressement, liquidation). Leur fonctionnement repose sur trois principes fondamentaux.
| Caractéristique | Mandat ad hoc | Conciliation |
|---|---|---|
| Initiative | Le dirigeant seul | Le dirigeant seul |
| Contrôle | Le dirigeant garde la main pendant toute la procédure | Le dirigeant garde la main pendant toute la procédure |
| Cadre | Amiable et confidentiel | Amiable et confidentiel |
| Condition d'ouverture | Pas d'état de cessation des paiements | Pas d'état de cessation des paiements, ou cessation de paiements depuis moins de 45 jours |
| Durée | Pas de durée maximale légale, renouvelable | 5 mois maximum (4 mois + 1 mois de prolongation) |
| Homologation de l'accord | Non | Oui, possible |
Amiable signifie, dans le langage du traitement des difficultés, que les parties discutent de manière ouverte et consensuelle — par opposition aux procédures judiciaires où les décisions sont imposées.
Confidentiel signifie que seules les parties appelées à la négociation sont au courant. Aucune publicité, aucun signalement extérieur. C'est une différence majeure avec un redressement judiciaire où l'information est publique.
Point clé : la confidentialité est un atout décisif pour le repreneur. Dans le cadre d'une reprise de gré à gré accompagnée d'une conciliation, les discussions restent strictement entre le repreneur potentiel, le dirigeant cédant, le mandataire ou conciliateur, et les créanciers appelés à la table.
Ce que ces procédures permettent concrètement
Lorsqu'un mandat ad hoc ou une conciliation est ouvert, l'entreprise dispose de leviers de négociation puissants avec ses créanciers.
Les leviers de négociation
- Restructuration des dettes existantes : gel des échéances, allongement des termes, renégociation des conditions
- Dettes sociales et fiscales : retraitement dans un cadre sécurisé
- Crédits-baux : minoration avec gel partiel des échéances sur une durée convenue
- Nouveaux financements : affacturage, lease-back sur certains actifs, remboursements anticipés de crédits d'impôt
- Abandons de créances : possibles, y compris pour les créanciers publics (ce qui est impossible hors procédure)
Les effets juridiques spécifiques
| Mécanisme | Effet |
|---|---|
| Homologation de l'accord (conciliation) | Donne une force exécutoire à l'accord conclu avec les créanciers |
| Privilège de nouvelle monnaie | Tout apporteur de fonds pendant la procédure (compte courant, investissement) bénéficie d'un privilège de remboursement prioritaire si les choses tournent mal ensuite |
| Effet bouclier (conciliation) | Impossible d'assigner l'entreprise en redressement ou liquidation judiciaire pendant la durée de la conciliation |
| Délais de grâce | Le tribunal peut imposer des délais de paiement de 24 mois à des créanciers récalcitrants |
| Déductibilité fiscale | Les abandons de créances consentis par un créancier pendant la procédure lui sont déductibles fiscalement |
Conseil : le privilège de nouvelle monnaie est un argument de poids pour sécuriser un investisseur ou un repreneur qui injecte des fonds pendant la procédure. En cas de difficultés ultérieures, il sera remboursé avant les créanciers privilégiés habituels. C'est un filet de sécurité rarement mis en avant mais extrêmement efficace.
Utiliser les procédures amiables pour sécuriser la reprise en cours de due diligence
Le mécanisme : une négociation tripartite
Lorsque vous découvrez des difficultés pendant le processus de reprise, voici comment les procédures amiables peuvent transformer la situation.
Étape 1 — Constater et convenir des difficultés avec le cédant. Vous identifiez que la situation n'est pas conforme à ce qui était présenté. Plutôt que d'abandonner ou de négocier dans un flou inconfortable, vous proposez un cadre structuré.
Étape 2 — Suggérer l'ouverture d'une procédure amiable. Vous dites au cédant : la situation n'est pas celle que nous attendions, mais l'entreprise vaut le coup. Ouvrons une procédure de conciliation pour traiter les difficultés, alléger la charge financière et sécuriser la reprise pour tout le monde.
Étape 3 — Engager une négociation tripartite. Une dynamique nouvelle s'installe entre le repreneur, le cédant et les créanciers, sous l'égide du conciliateur désigné par le tribunal. Chacun y trouve son compte :
| Partie | Intérêt |
|---|---|
| Le cédant | Il peut céder son entreprise dans des conditions bien meilleures que s'il avait attendu une dégradation plus avancée |
| Le repreneur | Il allège le poids financier de la reprise, sécurise ses apports par le privilège de nouvelle monnaie, et reprend dans un cadre assaini |
| Les créanciers | Ils sont sécurisés par l'arrivée d'un repreneur engagé, dans un cadre encadré par un conciliateur et surveillé par le tribunal |
Pourquoi les créanciers jouent le jeu
Les créanciers qui voient une entreprise en difficulté traîner sur ses échéances savent que la situation peut se dégrader. L'ouverture d'une procédure amiable les rassure : ils discutent dans un cadre structuré, sous l'égide d'un professionnel désigné par le tribunal. L'arrivée d'un repreneur motivé, prêt à reprendre le passif et à injecter des fonds, transforme la discussion. Les créanciers sont alors souvent disposés à accorder des aménagements significatifs — gel d'échéances, allongements, voire abandons de créances.
Conseil : ne proposez pas systématiquement une reprise d'actifs qui élimine le passif. Proposer de reprendre les titres — et donc le passif — tout en demandant un aménagement des dettes dans le cadre d'une conciliation, envoie un signal fort de sérieux et d'engagement aux créanciers. C'est souvent ce qui débloque les négociations.
Utiliser les procédures amiables après la reprise
Quand le scénario post-reprise ne se matérialise pas
Vous avez repris, mais les premiers mois ne confirment pas vos projections. C'est le cas d'usage classique du mandat ad hoc et de la conciliation pour tout dirigeant — mais il prend une dimension particulière en contexte de reprise récente.
Ce qu'il faut faire : dès que vous sentez que les indicateurs ne suivent pas votre scénario de base, engagez rapidement une procédure. L'objectif est d'acheter le temps nécessaire pour mettre en œuvre vos mesures de retournement et revenir au plan initial.
Concrètement, vous allez pouvoir :
- Renégocier la dette d'acquisition avec vos partenaires bancaires
- Geler ou réaménager les échéances le temps du retournement
- Protéger l'entreprise contre d'éventuelles assignations (effet bouclier de la conciliation)
- Sécuriser les éventuels apports de fonds supplémentaires par le privilège de nouvelle monnaie
Conseil : la clé absolue est la rapidité de réaction. Plus vous agissez tôt, plus vous avez de marge de manœuvre. Les procédures amiables sont taillées pour les situations où l'on anticipe — pas pour les situations où l'on est déjà au pied du mur.
La cessation des paiements : le critère déterminant
Comprendre la notion
L'état de cessation des paiements (article L. 631-1 du Code de commerce) détermine quel outil vous pouvez utiliser. C'est une notion technique mais essentielle.
Le principe : on compare les liquidités disponibles immédiatement (ou à très brève échéance) au passif exigible et échu — c'est-à-dire les dettes dont la date de paiement est déjà passée.
| Situation | Conséquence |
|---|---|
| Liquidités >= passif échu et exigible | Pas de cessation des paiements — mandat ad hoc ou conciliation possibles |
| Liquidités < passif échu et exigible, depuis moins de 45 jours | Conciliation possible (pas le mandat ad hoc) |
| Liquidités < passif échu et exigible, depuis plus de 45 jours | Ni mandat ad hoc ni conciliation — obligation de déclarer et basculement vers les procédures collectives |
Ce que cela signifie pour le repreneur
En pratique, quand on commence à identifier des difficultés et qu'on agit vite, on n'est généralement pas encore en état de cessation des paiements. Et si l'on s'en approche, il est souvent possible d'en sortir en moins de 45 jours avec les bonnes mesures. C'est pourquoi la vigilance et la rapidité d'action sont déterminantes.
Point clé : faites évaluer l'état de cessation des paiements dès les premiers signaux de difficulté. Cette évaluation conditionne directement le choix de la procédure et votre marge de manœuvre juridique.
Qui est appelé à la table ? Le choix des créanciers
Pas d'obligation d'impliquer tous les créanciers
Contrairement aux procédures collectives, les procédures amiables n'impliquent pas automatiquement l'ensemble des créanciers. Le choix est à la main du dirigeant et du mandataire ad hoc ou du conciliateur.
Les créanciers généralement impliqués
En pratique, on retrouve le plus souvent autour de la table :
- Les partenaires bancaires — surtout s'il y a des crédits à restructurer ou un PGE à réaménager (obligatoirement dans le cadre d'une procédure amiable pour les PGE supérieurs à 50 000 euros)
- Les créanciers publics (URSSAF, impôts) — car le Code de commerce les autorise formellement à consentir des abandons de créances dans le cadre d'une conciliation, ce qu'ils ne peuvent pas faire hors procédure
- Les créanciers obligataires le cas échéant
Les fournisseurs commerciaux ne sont pas systématiquement appelés. Le périmètre est adapté aux besoins spécifiques de la situation.
La confidentialité : un avantage stratégique pour le repreneur
Impossible de savoir de l'extérieur
Une question fréquente : comment identifier les entreprises en procédure amiable ? La réponse est simple : c'est impossible. Sauf fuite — qui constituerait une violation des règles — personne en dehors des parties prenantes n'est informé. Ni les clients, ni les fournisseurs non impliqués, ni les salariés, ni les concurrents.
La seule situation où un repreneur potentiel peut être mis au courant, c'est lorsqu'il découvre lui-même les difficultés au cours de ses échanges avec le cédant, et que celui-ci choisit de l'informer.
Ce que cela change pour la reprise
Cette confidentialité préserve la valeur de l'entreprise. Contrairement à un redressement judiciaire public qui peut faire fuir clients, fournisseurs et salariés, une procédure amiable permet de traiter les difficultés sans dégrader l'image ni l'activité de l'entreprise. Pour le repreneur, c'est un avantage considérable : il reprend une entreprise dont la réputation est intacte.
Aller plus loin
Le mandat ad hoc et la conciliation restent des outils sous-utilisés dans le contexte de la reprise d'entreprise. Trop de projets de reprise avortent parce que des difficultés ont été découvertes, alors qu'il existait des solutions pour les traiter. Trop de reprises récentes échouent parce que le repreneur n'a pas su mobiliser ces outils suffisamment tôt.
L'approche est encore peu répandue et peut sembler inhabituelle. Mais les entreprises en difficulté en France ont besoin d'un regard différent. Il ne s'agit pas uniquement de reprendre des entreprises avec un EBE confortable : il existe de nombreuses opportunités chez des entreprises traversant des difficultés passagères, à condition de s'équiper des bons outils juridiques pour sécuriser le projet.
Vous préparez une reprise ? France Reprises vous accompagne et vous met en relation avec des professionnels qualifiés.